Comment sont fixés les taux des livrets

Beaucoup d’épargnants pensent que le gouvernement fixe le taux du Livret A un peu au doigt mouillé, en fonction de l’humeur politique du moment. La réalité est plus mécanique — et plus intéressante.

Il existe en France deux grandes catégories de livrets : les livrets réglementés (Livret A, LDDS, LEP, PEL…), dont les taux sont fixés par l’État selon des formules précises, et les livrets bancaires non réglementés, dont les taux sont librement fixés par les banques. Les mécanismes sont radicalement différents.


Les livrets réglementés : une formule, pas une décision arbitraire

Le Livret A : la formule officielle

Le taux du Livret A est calculé selon une formule définie par arrêté ministériel, publiée au Journal Officiel. Elle prend en compte deux paramètres principaux :

1. L’inflation — mesurée par la variation sur 12 mois de l’indice des prix à la consommation (hors tabac), publiée par l’INSEE.

2. Les taux monétaires à court terme — en pratique, la moyenne du taux €STR (anciennement Eonia), qui reflète le coût de l’argent au jour le jour sur le marché interbancaire européen.

La formule officielle retient le maximum entre :

  • la moyenne des deux indicateurs ci-dessus (inflation + taux €STR / 2)
  • l’inflation seule

Avec un plancher à 0,5 % (le taux ne peut pas descendre en dessous).

En simplifiant : le taux du Livret A est conçu pour suivre approximativement l’inflation et les conditions monétaires, de façon à offrir un rendement réel proche de zéro. Ce n’est pas un outil de richesse — c’est un outil de protection du pouvoir d’achat.

Qui calcule, qui décide ?

La Banque de France calcule le taux résultant de la formule et adresse une recommandation au ministre de l’Économie. Deux fois par an (en janvier et en juillet), le ministre peut :

  • Suivre la recommandation — c’est le cas habituel
  • S’en écarter — ce que la loi autorise « dans des circonstances exceptionnelles »

En pratique, le gouvernement s’est parfois écarté de la formule pour des raisons politiques — notamment en maintenant le taux plus haut que ce que la formule calculait (pour protéger les épargnants) ou plus bas (pour ne pas pénaliser les banques finançant le logement social).

Le calendrier des révisions

Depuis 2020, le taux du Livret A est révisé deux fois par an : au 1er février et au 1er août. Auparavant, il était révisé quatre fois par an.

Cette moindre fréquence lisse les variations et évite des ajustements trop brutaux. En contrepartie, le taux peut rester temporairement déconnecté de l’inflation réelle pendant plusieurs mois.

Illustration sur la période récente

DateTaux Livret AInflation (gliss. annuel)Contexte
Fév. 20210,5 %~1 %Plancher maintenu malgré inflation basse
Fév. 20221,0 %~3,5 %Première hausse post-Covid
Août 20222,0 %~6 %Forte accélération inflationniste
Fév. 20233,0 %~6 %Taux toujours en retard sur l’inflation
Fév. 20243,0 %~3,5 %Maintenu malgré désinflation
Fév. 20252,4 %~1,8 %Baisse progressive avec l’inflation

Ce tableau illustre le mécanisme : le Livret A monte avec l’inflation, avec un décalage. Il ne protège jamais parfaitement contre l’inflation en temps réel — il l’approxime avec retard.


Le LEP : une formule plus généreuse

Le Livret d’Épargne Populaire est soumis à une formule similaire mais avec une bonification : son taux est toujours supérieur d’au moins 0,5 point au taux du Livret A, et il est calculé en prenant le maximum entre la formule habituelle et l’inflation pure.

Cela explique que le LEP offre structurellement un meilleur rendement réel que le Livret A — il est conçu pour protéger plus efficacement le pouvoir d’achat des ménages modestes (auxquels il est réservé sous condition de revenus).


Le LDDS : calqué sur le Livret A

Le Livret de Développement Durable et Solidaire a exactement le même taux que le Livret A à tout moment. La formule est identique, la révision est simultanée. La seule différence est le plafond (12 000 € vs 22 950 €) et l’affectation des fonds collectés.


Le PEL : un mécanisme différent et figé

Le Plan d’Épargne Logement fonctionne différemment. Son taux est fixé au moment de l’ouverture du plan et reste inchangé pendant toute la durée de détention — contrairement au Livret A dont le taux évolue.

Ce taux est fixé par décret, sans formule de calcul automatique. Le gouvernement peut le modifier à tout moment pour les nouveaux plans, sans affecter les PEL déjà ouverts.

Cette rigidité à la fois protège (votre taux est garanti) et contraint (si les taux du marché montent fortement après votre ouverture, votre PEL devient moins attractif).

Les PEL ouverts entre 2016 et 2022 ont un taux de 1 %, ce qui les rend peu compétitifs dans le contexte 2024-2026. Les PEL ouverts depuis 2023 ont un taux de 2,25 %.


Les livrets bancaires non réglementés : la loi du marché

Les livrets non réglementés (comptes sur livret, super-livrets, livrets boostés…) ne suivent aucune formule. Leur taux est librement fixé par chaque banque, en fonction de :

  • Ses besoins de collecte : une banque en manque de liquidités augmente son taux pour attirer les dépôts
  • La concurrence : les banques en ligne ont historiquement servi des taux supérieurs aux banques traditionnelles pour gagner des clients
  • Le taux directeur de la BCE : le coût de refinancement de la banque auprès de la Banque Centrale Européenne fixe un plancher implicite — une banque ne peut pas durablement rémunérer les dépôts au-dessus de ce qu’elle peut elle-même placer sans risque

Le taux directeur de la BCE comme ancre

Comprendre le taux du marché monétaire, c’est comprendre la politique de la Banque Centrale Européenne.

La BCE fixe trois taux directeurs, dont les deux plus importants pour l’épargnant :

  • Le taux de dépôt (deposit facility rate) : taux auquel les banques placent leurs excédents de liquidités auprès de la BCE. C’est ce taux qui a été négatif (-0,5 %) entre 2019 et 2022.
  • Le taux de refinancement (main refinancing rate) : taux auquel les banques empruntent à la BCE.

Quand la BCE monte ses taux directeurs (comme elle l’a fait massivement en 2022-2023), le coût de l’argent augmente dans toute l’économie. Les banques peuvent rémunérer les dépôts plus généreusement parce qu’elles peuvent elles-mêmes placer cet argent à un taux supérieur.

Inversement, quand la BCE baisse ses taux (comme en 2024), les super-livrets dégonflent rapidement.

Les promotions temporaires

Les banques pratiquent souvent des taux boostés pour une durée limitée (3 mois), qui peuvent atteindre 4 ou 5 % brut. Ce n’est pas un taux pérenne — c’est une offre de bienvenue pour capter de nouveaux clients. Après la période promotionnelle, le taux revient au taux standard, souvent bien plus bas.

À ne pas confondre avec le taux annuel effectif sur la durée totale de placement.


Pourquoi le taux du Livret A est souvent en dessous des taux de marché

Une question revient régulièrement : « En 2023, les taux monétaires étaient à 3,5-4 %, mais le Livret A était à 3 %. Pourquoi ? »

Deux explications.

La formule de calcul lisse les variations. Elle prend une moyenne sur 12 mois, ce qui retarde l’ajustement. Un taux monétaire à 4 % depuis 6 mois ne se traduit pas immédiatement en Livret A à 4 % — la formule intègre les 6 mois précédents où les taux étaient plus bas.

La dimension politique. Le taux du Livret A affecte directement le coût de financement du logement social (les fonds collectés sur les livrets réglementés alimentent partiellement la Caisse des Dépôts, qui les prête aux organismes HLM). Un taux du Livret A trop élevé renchérit ce financement. Le gouvernement a donc parfois un intérêt à ne pas suivre mécaniquement la formule vers le haut.


Ce qu’il faut retenir

Le taux du Livret A suit l’inflation et les taux monétaires — avec retard et avec un plafond implicite. Il n’est pas conçu pour enrichir, mais pour préserver approximativement le pouvoir d’achat. Il y a réussi en 2023-2024, mais a échoué entre 2016 et 2022 quand les taux réels étaient négatifs.

Le LEP offre structurellement un meilleur rendement réel. Si vous y êtes éligible, il n’y a aucune raison de ne pas le maximiser avant d’utiliser le Livret A.

Les super-livrets et promotions bancaires peuvent temporairement dépasser le Livret A, mais leur taux est variable et peut baisser rapidement quand la BCE détend sa politique. À utiliser pour des liquidités courtes, pas pour une épargne de long terme.

Suivre le calendrier de révision (1er février et 1er août pour le Livret A) permet d’anticiper les évolutions et d’arbitrer si nécessaire vers d’autres placements.


Pour aller plus loin